À lisotter

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Couchage occasionnel
Régine Detambel
Couchage occasionnel
Nouvelle

Date : 2010
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Présentation

Couchage occasionnel

Il est des mots sorciers, ayant pouvoir sur l’âme par l’oreille, des mots qui, avant d’avoir dit, avant même d’avoir été tout à fait entendus, ont agité la caisse du tympan et parlé directement aux os du crâne. Des mots réflexes. Des mots fascinant le sang. Le souffle par-dessus le baiser, juste avant, juste après, le vent maître de tout. Une langue claire vous aide à penser, plus exactement elle vous oblige à penser. Nommer le monde de l’amour, c’est le faire exister. Sans nom, les choses, les sentiments, les souhaits errent dans les limbes et ne peuvent passer aucun seuil qui leur donnerait chair et stature.
Je t’aime : ni un mot ni une chose, mais la membrane nourricière qui les relie, quasi placentaire, la méninge qui protège et favorise leurs échanges.
C’est pourquoi je parle l’amour en faisant l’amour. Elle se tait. Elle préfère la présence de mon corps plutôt que s’en aller dans mes mots. Elle affirme que les bluettes ne vont nulle part, sinon dans le creux inerte de l’oreille, avec une minuscule émotion qui hérisse à peine le lobe. Elle préfère que je me taise, l’émotion de son corps plutôt que la joie de son oreille. Pourtant j’accepterais tout : du français, de l’italien, un patois même, ou un long bégaiement, doux mais fulgurant, à garder en moi, rythmant chaque soubresaut de l’orgasme. Comment pourrait-il y avoir de division, de séparation, entre parole et passion, alors que tout l’échange amoureux se trouve dans l’entretien ? J’appartiens sans doute à cette vieille tradition pour laquelle le bien-articuler les mots doux est aussi le bien-aimer. Mais elle est hostile à cette mentalité, soupçonnant la caresse parlée d’être superfétatoire, artificielle, accidentelle. Comme si le tour de langue de la câlinerie était un patin en moins, comme si l’on roulait plus gauchement les gamelles quand on avait usé auparavant de l’éloquence amante.
« Tu m’aimes un peu ? » Et quand elle se décide enfin à me dire « mais oui je t’ je t’ », sa parole est infiniment plate, au point que je ne peux imaginer des êtres vivants — en l’occurrence nous deux, enlacés — installés dans cet espace à deux mornes dimensions. Je t’. Je t’. C'est-à-dire je t’écoute ou je t’emmerde, ou même je t’aime, personne n’en saura jamais rien. Et puisque je suis déjà aplati, dégonflé comme une punaise, et plus mortifié encore, alors je dois prendre une décision. Quitter cette bavarde avant qu’elle ne le fasse ?

Je suis un amant entretenu. Le mois dernier il pleuvait des cendres à cause de la cheminée bouchée et d'un ouragan de novembre quand elle a décidé de nous offrir un lit, avec matelas de mousse. Elle s’est chargée elle-même de l’achat. Moi, j’attendais le livreur. Le front contre la vitre, je m’étais posté à la fenêtre. J’avais fini la vaisselle : deux assiettes, deux verres à pied, deux coquetiers, les couverts, le presse-fruits. Vers trois heures, je perçus, à son moteur vibrant dans les carrelages, le camion peint aux couleurs du Bois Dormant qui escalada le trottoir, érafla le mur, la gouttière et s'arrêta devant la fenêtre.
Longtemps, les trois livreurs déployèrent les notices de montage, s'interrogèrent à propos d'un croquis trop vague. Le plus jeune jouait avec le tube de colle à bois. Je les regardais visser les pieds du lit, fixer le sommier avec hésitation, débarrasser le matelas neuf de son triple emballage plastique. Quand ils sont partis enfin, en essuyant la poussière de leurs mains à leurs casquettes, je me suis jeté sur le lit pour entendre, avec délices, grincer le rotin. Jusqu'au dîner, jusqu'à ce que la fenêtre s'obscurcisse complètement et que je comprenne qu’elle ne me rejoindrait pas ce soir-là, mais seulement la semaine suivante, j’ai balayé la sciure et les billes de polystyrène, j’ai détruit des cartons en m'agenouillant sur leurs bords. L'étiquette adhésive du matelas, je l’ai pliée huit fois sur elle-même avant de la jeter dans la cheminée. Elle stipulait que la mousse était très souple, trop molle pour un usage intensif mais conseillée pour un couchage occasionnel.
Couchage occasionnel : on ne peut mieux résumer la nature de notre liaison…

« Dis que tu m’aimes. » Elle se redresse, s’adosse à son oreiller. Le rotin ronronne. Elle sourit. La gorge de mes mots a dû trouver le ventre de son oreille. Je jubile. Sourire imperturbable. Je déchante. L’immobilité d’une joue crispée est aussi peu sensible qu’un dos. C’est drôle comme un sourire peut gommer le peu de vérité qui aurait pu s’inscrire sur un visage. Un sourire vous renouvelle la face comme une ardoise magique efface les inscriptions. Virginité du sourire, au travers des fines lamelles des dents. Ceci a l’avantage, du moins pour la sourieuse, de rendre réversibles le dedans et le dehors, en empêchant le regardeur de savoir si, à l’intérieur de ce visage, il y a vraiment quelqu'un.