Fictions

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Platine
Régine Detambel
Platine
Actes Sud

Date de parution : 2018
roman
Format : 10 x 19 cm
192 pages

16,50 €
Présentation

Platine, roman, Actes Sud (mai 2018)

Présentation de l'éditeur

Platine est l’histoire d’Harlean Carpenter, dite Jean Harlow, l’actrice aux seins parfaits, la “Bombe” à la chevelure sans pareille, l’inspiratrice de Marylin Monroe, premier sex-symbol du cinéma, qui tourna une vingtaine de films en à peine vingt-six ans d’existence, étoile montante fauchée en pleine gloire par la maladie, et constamment au cœur de scandales.

Son emprisonnement, sa vie durant, dans une effrayante relation fusionnelle à sa mère, adepte de la Science chrétienne, les exactions dont elle fut victime de la part d’un beau-père mi-incestueux mi-proxénète ne furent pas les seules aberrations de sa courte existence, ballottée d’affaires de mœurs en coups et blessures, des bras du richissime Howard Hughes à ceux de Clark Gable, son dernier partenaire sur le tournage de Saratoga, en 1937.

Une vie de star ou l’effroyable jeunesse d’une belle femme trop convoitée qui voulait tenter de s’aimer et jouir de son propre corps malgré les diktats des maquilleurs et le feu des projecteurs qui lui crevassait la peau.

À travers le destin de cette comédienne broyée, comme des centaines d’autres, par les nababs des majors, et dont on ne cessa de dire, durant la cérémonie funéraire, qu’elle était aussi belle morte que vivante, Régine Detambel grave au scalpel l’impitoyable et flamboyant blason de l’oppression des femmes.

Auteur d’une œuvre littéraire de premier plan, bibliothérapeute et formatrice à la bibliothérapie créative, elle vit aujourd’hui dans la région de Montpellier.
Chevalier des Arts et des Lettres, Régine Detambel a également été lauréate du prix Anna de Noailles de l’Académie française.

Chez Actes Sud, elle est l’auteur de deux essais :
Le Syndrome de Diogène : éloge des vieillesses (2008) et Les livres prennent soin de nous (2015 ; Babel n° 1444) et de cinq romans : Son corps extrême (2011 ; Babel n° 1362), Opéra sérieux (2012 ; Babel n° 1234), La Splendeur (2014 ; Babel n° 1512), Le Chaste Monde (2015) et Trois ex (2017).



Extrait

1.


Etant image et gloire de Dieu, un homme n'est pas tenu de se couvrir la tête. Mais la femme, qui n’est que la vaine gloire de l’homme, doit porter un voile bien couvrant, par exemple une permanente grouillant de frisettes ou bien les boucles larges des bigoudis, avec un cran sur le front et une mèche sur l’œil. De sorte qu'à Hollywood ni Jean Harlow ni Joan Crawford ou même Greta Garbo ne sont jamais sorties sans voile.

En 1922, Harlow a onze ans et des couettes, Garbo n’est qu'une vendeuse sous-payée, en chapeau bleu marine, de 9 heures à 17 heures, dans un grand magasin de Stockholm. Quelques années plus tard, devant son premier contrat à la MGM, il paraît qu’elle joua la fine gueule, repoussant le stylo à plume en or tendu avec déférence, je préfère attendre. 

Mais quand Louis B. Mayer a offert à Harlow son premier contrat, sa signature tremblait de fièvre et transperça le feuillet. Du moins, c’est l’histoire qu’on raconte. Est-ce que la fièvre rend moins digne ?

Au studio, Garbo faisait ses huit heures, exactement comme autrefois au magasin, ponctuelle, sèche comme un coup de trique dès que 17 heures approchaient. 

Harlow avait du mal à dire non. 

Garbo avait des épaules de mec.

Marlène Dietrich poussait les femmes à porter un pantalon, que cette coupe leur aille ou non. 

Harlow les forçait à regarder leurs seins, et à les détester.

Excepté Joan Crawford, qui la désirait, les femmes ne l’aimaient pas. Les Blanches comme les Noires. Elle leur prenait les rêves de leurs maris. Elle les réduisait à l’état de silhouettes insignifiantes, grises et poussiéreuses comme celles qui disparaissent au loin, à la dernière image des films.



Harlow, c’était la perfection des seins.

Pas une femme, juste un spécimen remarquable. Mais au bout du compte, on peut se demander à quoi auront servi ces dons, météorites tombés du ciel tout dressés, globes d’alliages précieux, stupéfiants, à peine vivables pour un corps simplement humain, pour une jeune femme ordinaire, avec des envies toutes simples, on sait comment les dons peuvent être au final insupportables, car malgré son physique d’or et de platine la blonde Harlow fut loin d’avoir une énergie sidérale. A l’âge où tout le monde fait la fête, elle n’a pas eu le loisir d’arpenter d’autres contrées que les marécages de la maladie, tout droit en direction du royaume des morts, belle démonstration que, malgré le prestige social, malgré les séances de gymnastique, les heures de sauna et les massages spéciaux, notre seule raison de vivre est bien de surmonter la vie, de traverser la vallée implacable qu'est la peur de cette vie, et de l'écrire pour l’exprimer, l'écrire ou la jouer, la calligraphier ou la filmer, c’est du pareil au même, je ne vois vraiment pas la différence, résoudre, résoudre des questions, des problèmes, afin de nous résoudre nous-mêmes, en lumière ou en poussière, en pellicule ou en caractères. Il n'y a rien de réel hormis ces résolutions, surtout quand on a compris que tous les problèmes sont forcément insolubles, se présentent sans queue ni tête ou alors comme des couples de contraires, par exemple, pour Harlow, comment résister à cette douleur aux reins qui transperce ta robe, à des malaises tels qu'il te faut t'asseoir toutes les dix minutes, quand tu n’as pas encore vingt-cinq ans, comment être heureuse dans ton enfant ardemment projeté, fils ou fille, potelé, drôle, quand tu es stérile, comment toucher ces hommes que tu désires pourtant tellement, alors qu'ils sont violents et sourds et lourds et muets, et ta mère adorée qui t’étouffe ? 

Sacrées questions, questions sacrées, auxquelles personne ne semble formé pour répondre du tac au tac, encore moins la jolie fille du dentiste de Kansas City, malgré ses seins de nombre d'or et sa chevelure d’ange joaillier.