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Vieillesses créatrices
Vieillesses créatrices
Kinésithérapeute et bibliothérapeute, Régine Detambel aborde le vaste et polémique sujet de la vieillesse au cours d'une conférence suivie d'un débat avec le public.

Date de parution : 2010
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Dit par l'auteur
Présentation Presse Nota Bene

Contenu
On ne sait pas grand-chose de la "vieillesse", on ne sait presque rien des super-adultes, on sait seulement, mais sans en avoir encore suffisamment conscience, que ce que nous appelons vieillesse est aussi une chose culturellement construite. Cet âge de la vie a très peu été pensé, sinon sous forme d'images d'Epinal, presque toutes négatives et stéréotypées. Il faut tout reprendre. De quoi sont faites nos représentations de l'adulte âgé ? Sur quels modèles (à renouveler, à repenser) sont-elles construites ? Dans quelle langue, sur quel lexique reposent-elles ? Par conséquent, de quoi nous servons-nous pour appréhender notre propre vieillissement et celui des autres ?
Et si nous n'avions que des idées reçues sur les vieillesses, des idées si pauvres et si étriquées qu'elles ne nous permettent pas de rendre compte de la richesse de notre propre vieillissement…
Thème de discussion avec le public : le corps de "l'autre".

Argumentaire
90% des Français entre 60 et 80 ans profitent de la vie à l'âge où leurs parents étaient morts.
Quand la durée de la vie humaine triple en deux siècles, cette vie n'est plus la même vie, et ce n'est plus le même homme.

Cette rupture touche tous les discours qui tenaient à la durée de la vie humaine, ses aléas, sa brièveté. Pour qui a un siècle d'espérance de vie devant lui, tout ce qui a été construit, pensé, codifié en fonction de la vie brève est erroné. Tout (famille, mariage, héritage, épargne, morale) doit être repassé au crible de la longue vie. Engagement, fidélité, foi, n'auront plus jamais le même sens que dans des sociétés où on était général à vingt ans.

Au moment de la retraite, un homme sans pathologie avérée doit se projeter sur 22 ans au moins de vie active avant que les signes de dépendance ne puissent devenir handicapants. Une femme a 26 ans devant elle.

Autant dire que l'un et l'autre ont l'âge de commencer une vie de couple, se découvrir une nouvelle passion, se former, engager des projets, s'endetter, débuter. La magie des commencements n'est plus refusée aux seniors.

La vieillesse devient un phénomène plus social que physique. La retraite-couperet, l'isolement, créent cette fatigue de vivre qu'on appelle la vieillesse et dont le corps n'est plus la cause. Ce n'est plus l'âge qui fait la vieillesse, c'est le monde qui s'en va. La vieillesse vient quand l'esprit abandonne le corps. Et tout dépend du projet que la société a pour ses aînés, de l'utilité qu'elle leur reconnaîtra demain, de l'autonomie, de la responsabilité qu'elle permet à chacun d'acquérir. La formation à la longue vie, à l'entretien prolongé de soi avec soi, devient un impératif.

Senior ou vieux ? Epreuve ou vie de château ? Il règne autour du mystère du vieillissement une monstrueuse inculture. Déni ou angoisse, le monde de la vieillesse est une terra incognita. Ce bonheur de vivre, d’aimer ou de créer, que les personnes âgées décrivent, qu'elles déclarent, ne semble ni (re)connu, ni accepté, tout au plus toléré ! C’est une guerre déclarée que notre monde livre au corps vieilli, apparenté au corps malade et ainsi accaparé par le discours médical.
Vieillir est un destin social. Le risque est de se perdre dans ce rôle auquel on risque de s’identifier, à force de l’endosser. L’âge vient du dehors, lorsque face à la pression sociale on accepte d’être fini, défini et borné une fois pour toutes. Lorsqu’on renonce au changement, aux formes mouvantes où l’histoire d’une vie continue son évolution créatrice, car exister consiste à changer, se créer indéfiniment soi-même.

Quelles représentations chacun de nous peut avoir de la vieillesse ? Quels préjugés (parfois dangereux) véhiculons-nous et transmettons-nous, peut-être à notre insu ? N’y a-t-il pas aujourd'hui nécessité de renouveler et d’entretenir les ressources, linguistiques, intellectuelles, artistiques, philosophiques, vers lesquelles se tourner quand on questionne, souvent dans la peur, dans la solitude, son propre vieillissement ? Ces ressources ne semblent pas si abondantes. Et c’est tout le mérite de ces textes précieux où Sénèque, Cicéron, Proust, Hugo, Powys, Hesse, Colette, Giono, ancrent le pari de la vieillesse dans la sensation, cette noble capacité de vivre pour soi, et jouir encore bien tard de l’esprit sans âge, inspiré par le "devoir moral de jouissance des sens".
L’art de vivre et la poésie du quotidien s’offrent là comme un moyen de desserrer l’étreinte où le réel tient le corps vieillissant.

Bousculer les représentations figées, faire apparaître le corps de l'adulte âgé, sa parole, son visage, est la mission de cette conférence, afin que tous sachent que nos anciens ne sont ni des ermites ni des moines, mais qu’ils sont dans le présent de la vie, dans le réel du monde. C’est une sensibilisation nécessaire aux vieillesses créatrices, à leurs passions, leur énergie, leur sexualité, leur talent… Notions encore tellement taboues !

L’adulte voit dans le sujet âgé non pas son semblable mais un autre, qui est le sage ou bien le fou. Qu’on le situe au-dessus ou bien au-dessous, en tout cas on l’exile. Ce tâtonnement prouve bien qu’on ne connaît pas encore cet âge de la vie. Le "continent gris" est à explorer. La devise de celles et ceux qui sont POUR la vieillesse : « Je deviens vieux en apprenant toujours. » Pour eux, il n’y a pas de notion de hiérarchie, la vieillesse est un âge comme un autre. Elle vient après l’âge mûr, le vieux est un « super-adulte » qui poursuit sa maturité après 75 ou 80 ans, qui continue à accomplir les trois tâches de l’être : expérience, responsabilité, authenticité. Puisque les artistes et quelques génies de la vie y ont trouvé une énergie originale, pourquoi pas tout le monde ?

Qu’avons-nous à espérer de la vieillesse ?

 


La Dépêche, mai 2013
Etre senior aujourd'hui, l'autre façon, par Roseline Giusti
Conférence de Régine Detambel à la médiathèque de Bagnères-de-Bigorre

"Régine Detambel dénonce les préjugés et les usages néfastes communément répandus à l'encontre des vieilles gens, résultant de croyances stéréotypées.
Prenant avec conviction le contre-pied des idées reçues, elle affirme au contraire les ressources insoupçonnées de la vieillesse et l'urgence de réformer nos attitudes envers le grand âge. De ces réflexions, elle en a fait un livre Le syndrome de Diogène, éloge des vieillesses. Elle en rendait compte jeudi dernier à la médiathèque, usant d'arguments décapants. Elle ? Régine Detambel. Kinésithérapeute à l'origine, autant dire qu'elle connait bien le corps humain, ses défaillances mais aussi ses ressources infinies. Elle a tant écouté les dire de ses patients qu'ils ont donné matière à ses livres, aussi originaux que pertinents et toniques. Nourrie de sa propre expérience, Régine Detambel a également exploré le vaste champ de la littérature et y a recueilli des exemples et des témoignages qui densifient le propos. Dévorée de la passion d'écrire, l'écrivain sait aussi transmettre et convaincre. Une chance pour Bagnères de recevoir celle qui s'est vu décerner, en 2011, le Grand Prix Magdeleine-Cluzel pour l'ensemble de son œuvre, quelque quarante livres pour adultes et pour enfants, questionnant inlassablement le corps.
Le public ne s'y est pas trompé qui comptait, entre autres, des soignants : infirmiers et médecins, très à l'écoute. Un atelier d'écriture accompagnait cette conférence, suivie d'une deuxième dans la foulée, la bibliothérapie. Saluons cette initiative de la médiathèque qui propose parallèlement, en ses murs, une riche exposition (visible jusqu'au 15 juin) de portraits photographiques «d'anciens» réalisés par Claude Beuillé, soignant lui aussi.
Les conférences de Régine Detambel constituent un des points forts de la thématique choisie par la médiathèque cette saison : le corps dans tous ses états".

 


Fiche technique

Durée de la conférence : environ 1h30 (en comptant l’échange avec le public)
Matériel requis : sonorisation.
Un atelier d’écriture ou un café-littéraire peut accompagner et compléter la conférence-débat. Pour les professionnels (bibliothécaires, professionnels du soin…), on conseillera un atelier pratique où seront soulevés les problèmes rencontrés sur le terrain (portage de documents à domicile, accueil des sujets âgés en bibliothèque…).
Voir le programme d'une journée de formation.

Cette conférence a déjà été prononcée dans les mairies ou les bibliothèques de Limoges, Villeurbanne, Givors, Perpignan, Viroflay, Agde, Lourdes, Mantes-la-Jolie, etc., ainsi qu’au Conseil Général des Hautes-Pyrénées, de l’Ain, des Vosges… Elle sera donnée en 2013 à la BDP de la Lozère. 

 


Entretien
R. Detambel répond aux questions de Yves Jeanne, auteur de
Vieillir handicapé
Votre ouvrage Le Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses (Actes Sud, 2008) met en lumière diverses figures de la vieillesse.
En ce début de siècle, dans nos sociétés occidentales, quelle(s) est (sont), selon vous, la (les figure(s) dominante(s) et comment comprenez vous sa (leurs) situation(s) prépondérante(s) ?

A mon sens, il est difficile de déclarer que telle ou telle figure est dominante. D’abord parce que vouloir regrouper, subsumer des millions d’êtres sous une seule dénomination, dans une seule classification, est une hérésie. Les personnes âgées ne forment pas une composante homogène. Quand on parle de personnes âgées, on parle de deux générations au moins. « La » personne âgée, je ne l’ai jamais rencontrée. Il y a des millions d’êtres, et tout un nuancier d’existences. De même pour « la » vieillesse. On devrait penser « les » vieillesses. Ensuite, ce qui vient nuire à toute tentative de « figurer » les sujets âgés est le voile de nos représentations qui obscurcit notre regard.
On ne peut guère parler d’objectivité car on voit bien quelle connotation négative ont nos représentations de la vieillesse, sorte de culture gelée, acquise au fil des préjugés, des discours mauvais et des phrases de la grande histoire : La vieillesse est un naufrage ! Au premier abord, nous aurions tous des personnes âgées une vision faussée, accentuée par les médias féminins, pour lesquels du reste on est invisible passé 45 ans.
Il est rare d’entendre transmettre des phrases positives sur la vieillesse. La peur et le dégoût sont mis en avant, même si on recouvre tout cela d’une couche de politesse : le respect dû au cheveux blancs. Mais cette sorte de respect-là n’est pas la (re)connaissance de l’autre. C’est, dans le meilleur des cas, une indifférence courtoise.
Parce qu’au fond, il règne autour de la figure du vieillard une monstrueuse inculture. Déni ou angoisse, le monde de la vieillesse est une terra incognita. Ce bonheur de vivre, d’aimer ou de créer, que les personnes âgées décrivent, qu'elles déclarent, ne semble ni connu, ni reconnu, ni accepté, tout au plus toléré ! C’est une guerre que notre monde livre au corps vieilli, apparenté au corps malade, et ainsi accaparé par le discours médical.
Mais comme la rencontre avec l’autre se fait dans un flux qui porte avec lui tout un complexe de conditionnement, il faudrait une vigueur intellectuelle et une rigueur morale de chaque seconde ! Il faut donc peu à peu cesser de penser la vieillesse comme une chose naturelle, mais comprendre que nous l’avons culturellement construite. On ne sait pas grand-chose d’elle. Elle a très peu été pensée. Il faut mettre tout à plat. De quoi sont faites nos représentations du sujet âgé ? Sur quel modèle sont-elles construites ? Dans quelle langue, sur quel lexique reposent-elles ? Par conséquent, de quoi nous servons-nous pour appréhender notre propre vieillesse ?
Et si nous n’avions que des idées reçues sur les vieillesses ? Ce serait normal puisque la personne âgée vient de naître. Et qu’elle était au fond une exception il y a encore cent ans. Les vieux, c’est presque tout nouveau. Je me suis demandé si ce nom de « Semaine bleue », bleue comme la bleusaille, bleu comme le novice, ne soulignait pas inconsciemment cette nouveauté des vieillesses en masse !
Qu’on réalise que l’enfance est sortie de l’ignorance il n’y a même pas 100 ans, avec Melanie Klein, Winnicott ou Françoise Dolto. Avant eux, la souffrance ou la violence du bébé n’était ni connue ni reconnue. Mais, en partie à cause du désintérêt de la psychanalyse pour le psychisme du sujet âgé, abusivement considéré comme trop peu plastique, nous n’avons pas encore de penseurs de la vieillesse, de personnes qui l’étudient aussi profondément comme un âge essentiel de la vie, un âge de construction de soi.

Le « traitement social » de la vieillesse laisse dans notre pays profondément à désirer. Nos maisons de retraite (autrefois appelés « hospices ») sont bien souvent des lieux dégradants (et dégradés), le minimum vieillesse ne permet pas une vie décente, etc. Comment comprenez-vous notre indifférence collective face à cet état de fait, quand bien même il nous concerne tous… Bientôt ?
Cela s’appelle sans doute le déni ! A force d’amalgamer, presque systématiquement, vieillesse et maladie, vieillesse et Alzheimer, on finit par y croire dur comme fer. Or les vieux ne sont pas des malades. Et, jusqu'à nouvel ordre, la vieillesse n’est pas une maladie… On ne meurt pas de vieillesse, on meurt toujours de quelque chose.
Je parlais tout à l’heure des représentations et clichés convenus d’une certaine rhétorique du crépuscule de la vie. Des barbons ridicules de Molière au Géronte victime et malade d'aujourd'hui, on a confisqué les trésors de la vieillesse pour que nous n’en ayons rien à faire, rien à apprendre ni à attendre… Aux yeux de la majorité, la vieillesse est donc seulement un âge de déchéance à combattre et retarder. C’est en laissant s’installer une telle petitesse d’esprit qu’on étouffe en soi l’être-en-devenir-vieux que nous sommes tous.
Il y a tellement de travail que tous ou presque baissent les bras. Pourtant je vois trois types de résistances qu’il serait urgent de développer : une résistance poétique et linguistique, qui dépend de chacun, comme de ne plus utiliser des mots convenus et vides, qui signent une pensée convenue et vide ; une résistance philosophique ou conceptuelle dont j’ai déjà parlé, qui considérerait non pas « la » vieillesse mais le nuancier des êtres de 75 à 122 ans, qui traquerait les présupposés intellectuels et les stratégies discursives de la pensée unique (la vieillesse est un déclin, il n’y a pas de beauté de la vieillesse, pas de désir ni de plaisir), qui réaffirmerait les paradoxes, les contradictions, délogerait les prétendues certitudes ; enfin une résistance politique assez forte pour contester le conformisme institutionnel ambiant. Dans une nouvelle situation humaine, politique et sociale, nous devons ouvrir un chemin d’avenir là où l’héritage du passé n’est plus forcément une valeur mais peut-être un obstacle.
Car non seulement nos vieux commencent à vivre pleinement, s’autorisent à vivre de tout leur corps, mais aussi le recul des religions et peut-être des sagesses se ressent-il, et nos vieux sont maintenant seuls face à la fin de leur vie, capables de dire enfin que nous nous faisions des illusions sur leur capacité à intégrer la mort comme si elle était normale à leur âge, alors que, quel que soit l’âge, la mort est toujours prématurée. On n’a jamais accompli la tâche qui est la sienne, on n’a jamais accompli le but de sa vie. A tout âge, un humain invente et se donne des buts. A tout âge on meurt au beau milieu d’un projet qu’on n’aura pas pu mener à bout.
Vigilances linguistiques donc, et politiques, sociales car nous sommes tous concernés, selon la phrase de Péguy : « Quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre. »

Vous proposez la très belle formule « vieillir en création » pour appréhender l’œuvre de quelques-uns des grands artistes qui à l’exemple de Victor Hugo ou de Giuseppe Verdi ont donné, à un âge tardif, des chefs d’œuvre. Par-delà des dons exceptionnels, y a-t-il, dans leur œuvre elle même des indices ou des clefs pour comprendre cette longévité créatrice ?
« Si la vieillesse est un naufrage, l’écriture est mon radeau ! » dit le romancier nonagénaire Henry Bauchau. Nous vivons dans le grand âge avec la diminution de nos forces et de notre indépendance, certes, mais si on continue à se livrer à une activité qui nous importe, elle devient « un radeau » qui nous permet de continuer à vivre dans l’essentiel. Il faudrait que cela se sache ! Combien de personnes m’ont demandé comment je pouvais parler de « vieillesse créatrice » alors qu’ils pensent qu’elle est plutôt destructrice. J’ai pensé le moment venu de rappeler que Picasso nonagénaire ne s’en sortait pas si mal ; que, à 90 ans, hémiplégique et aphasique, Antonioni faisait de la direction d’acteurs, sans parler…
Qu’est-ce qui les fait vivre et créer ? Qu’est-ce qui les fait « s’accrocher » à une vie riche, alors qu’à 50 ans à peine la moitié des gens se lamentent ? Il y a évidemment là quelque chose à apprendre. Ce qu’ils nous enseignent, entre autres, c’est que les personnes âgées se perçoivent comme étant sans âge. Mais, chez les plus fragiles, les plus sensibles au normatif regard social, cette identité sans âge se trouve confrontée aux problèmes du corps qui, lui, est affecté par le processus visible du vieillissement. Et ce décalage entre le sentiment de jeunesse intérieurement perçu et un corps visiblement vieillissant serait à l’origine d’une cassure de l’être.
Le psychanalyste Didier Anzieu parle d’une « crise créatrice de la vieillesse » comme le résultat d’une intense recharge libidinale provoquée par la perspective d’avoir encore du temps à vivre devant soi. La joie d’être encore actif et pensant après l’âge statistique de la longueur moyenne de la vie, l’espoir de finir centenaire, tout cela stimulerait le clivage entre pulsion de mort et pulsion de vie portée à son paroxysme, dans un sursaut de croyance plus ou moins inconscient de sa propre immortalité. Picasso déclarait, quelques mois avant sa mort, qu’il ne mourrait pas.
Nul ne peut vivre et encore moins créer sans revendiquer le droit à un petit bout d’immortalité. Elle est la source du pouvoir de faire une œuvre. J’aime beaucoup l’exemple du romancier Maurice Genevoix, qui publia à 90 ans un livre de souvenirs intitulé 30 000 jours. Genevoix fut un créateur continu depuis l’âge de 26 ans.
Il semble que le style tardif présente quelques points communs chez les créateurs âgés. Au soir de leur vie, il semble que les grands artistes insufflent à leur œuvre une dimension fascinante et totalement énigmatique. Comme une urgence qui les conduirait à l’essentiel.
Ce serait par exemple le point commun entre La Pieta du Titien, au Musée de l’Académie, à Venise, L’Art de la Fugue, de Jean-Sébastien Bach, et le second Faust de Goethe ? L’essayiste autrichien Hermann Broch l’explique ainsi : composées au soir de la vie, ces œuvres témoignent d’un changement radical de facture, d’un renouvellement soudain de leur manière. C’est le « style de vieillesse ». Critères de ce style tardif : tendance à l’abstraction et au dépouillement, dédain du beau peigné-léché, attention plus vive portée à la richesse de la syntaxe qu’au pittoresque du vocabulaire.
Bach, aveugle, dicte pendant les cinq dernières années de sa vie les vingt contrepoints de son Art de la Fugue, sans souci de l’instrument ou de la formation qui l’exécutera. L’enveloppe de l’œuvre importe moins au Cantor que l’agilité et la spiritualité de l’intelligence qui en déroule les méandres.
Apparemment, à l’approche de la mort qu’on dit naturelle, les artistes créent selon une urgence qui les conduit à l’essentiel, sans se perdre dans l’anecdote, se souciant presque seulement de la forme. Le style de vieillesse serait donc d’ultimes chefs-d’œuvre, imprévus et singuliers, où se résument et se renouvellent à la fois l’invention et l’inspiration d’un artiste. Le spectre de la mort se révèle donc moins redoutable que le silence ou la stérilité qui frappent à tout âge.
Le peintre Jean Bazaine offre la réflexion d’un homme très âgé (il meurt en 2001, à quatre-vingt-sept ans…) qui a passé son temps à peindre et à penser. La vieillesse, pour Bazaine, n’est pas le temps de la sagesse mais celui de la passion, « le sommet de l’aveuglement, de l’irréflexion, de la partialité », et il vient corriger heureusement notre vision du vieillard humain qu’on avait plutôt tendance à asseoir plutôt au milieu de ses certitudes : « Le grand âge d’un peintre n’est pas celui d’une installation confortable dans un monde en chaussons. L’étonnement d’être, qui l’a accompagné à tous les instants de sa vie, ne se transforme pas en rapports paisibles, donc peu exigeants, avec lui-même comme avec ce qui l’entoure, et ce n’est pas, Dieu merci ! dans un univers enfin apprivoisé, propriétaire d’un jardin à la française, que se promène le peintre de quatre-vingt-dix ans. »
Car le peintre est sans cesse un homme nouveau-né.
Et Ricoeur le répétera : artiste ou non, pour chaque homme vivre c’est naître sans cesse.

Vous donnez dans votre ouvrage un magnifique extrait du texte de André Gorz, Lettre à D. Histoire d’un amour, qui me rappelle cette phrase de Claude Levi-Strauss en réponse à une question de Catherine Clément sur le vieillissement : « cela ne fait rien du tout ! Vous verrez, le cœur, lui, ne vieillit pas. Le cœur a toujours quinze ans ». N’y a-t-il pas là un secret du « bien vieillir » ? Ne vieillit-on pas mal par adhésion aux convenances en quelque sorte.
Le cœur, certes, mais le sexe aussi ! La poétesse Claire Goll a écrit une biographie dans laquelle elle avoue avoir connu son premier orgasme à 76 ans…
Mais ce n’est pas facile pour tous. Le grand âge est l’âge du combat par excellence dit le psychanalyste Roger Dadoun dans son Manifeste pour une vieillesse ardente. La sénescence se vit sous la forme du traumatisme ou de la crise. C’est un bouleversement aussi puissant que le traumatisme de la naissance, le conflit oedipien, la crise de la puberté et de l’adolescence. Le retour d’âge, andropause ou ménopause, et la vieillesse sont, de plein fouet, des crises de la sénescence. Car il faut vivre et tâcher de faire heureusement l’amour malgré la peur de l’effondrement, malgré la crainte de la disparition du désir.
Ceux qui ont baissé les bras devant l’ampleur de la tâche admettent avec résignation d’être mis au ban de la société une fois l’âge venu, parce que cela se fait et qu’il ne faut pas résister à cette pression sociale, sous peine d’être encore plus méprisé. Ils peuvent décider un jour de ne plus sortir pour endosser le costume étriqué, l’uniforme de vieux, que notre société à stéréotypes souhaite leur voir revêtir.
En se claquemurant, ils montrent qu’ils ont parfaitement intégré les données de la société occidentale : « [Une] très vieille personne, si elle n’est pas partie, doit demeurer là sur la pointe des pieds, en catimini, faire déjà un peu la morte avant de bientôt l’être tout à fait, ne pas importuner de sa présence insistante les plus vivants qu’elles. » A cet âge-là on ne sort plus, écrit Alix de Saint-André.
L’un des derniers bastions de la haine de la vieillesse est le tabou sexuel faisant de l’abstention ou de l’abstinence de certains vieillards, tenues comme allant de soi, le symétrique de l’angélisme enfantin.
De réelles difficultés physiques, la disparition des conjoints ou partenaires, la désertification affective, l’isolement, la tendance au renoncement, l’hostilité des mentalités régnantes (vieux cochon ! vieillard lubrique ! vieille dame indigne !) font en effet obstacle à l’expression d’une sexualité sénescente. Mais les témoignages et les exemples confirment l’aptitude des personnes âgées à une vie sexuelle satisfaisante, avec ou sans aphrodisiaques. On peut éprouver l’orgasme jusqu’à la mort. La jouissance est un même frisson pour tous, et pour toujours. Et quand on voit à quel point ce sujet-là est tabou, on peut mesurer alors quels préjugés nous véhiculons et transmettons, peut-être à notre insu. De même que malgré le travail accompli, nous continuons à véhiculer des préjugés sexistes ou homophobes.

La vieillesse est, dans notre pays l’objet de mesures ciblées : lieux de résidences spécifiques, charte éthique pour prévenir sa maltraitance, Secrétariat d’Etat aux aînés (quelle richesse sémantique) etc. Mais toutes ces mesures pour utiles qu’elles soient, n’ont elles pas tendance à éloigner les vieillards de l’ordinaire de la vie, à les extraire du commun et, ce faisant, à ne pas les considérer comme contributeurs de notre société. Ils sont alors les objets de notre sollicitude, de notre compassion mais plus nos pairs. Ces mesures ne nous préservent-elles pas de la nécessité de penser la vie dans son entier, nous laissant dans l’illusion « jeuniste » de la performance ?
L’adulte voit dans le vieillard non pas son semblable mais un autre, qui est le sage ou bien le fou. Qu’on le situe au-dessus ou bien au-dessous de notre jeune espèce, en tout cas on l’exile. Ce tâtonnement prouve bien qu’on ne connaît pas encore cet âge de la vie. Il est à explorer totalement. Disons pour schématiser que, face à la vieillesse, il y a aujourd'hui deux clans : les pour et les contre.
Les contre (les jeunistes) ont une vision croissante et décroissante de la vie, avec un point maximum, le sommet de la courbe, l’âge mûr, qui ensuite décline, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas être et avoir été.
Les « contre » disent : il est beau malgré son âge. Ou elle est restée très vive, en dépit de son âge.
A l’inverse, les « pour » considèrent la vieillesse comme un nouvel âge de la vie. Un âge à explorer comme on avait déjà exploré l’enfance, l’adolescence, la jeunesse, l’âge mûr, etc. Pour eux, il n’y a pas de notion de hiérarchie, la vieillesse est un âge comme un autre. Elle vient après l’âge mûr, c’est un super-adulte qui poursuit sa maturité après 70 ou 80 ans. Puisque les artistes et quelques génies de la vie y ont trouvé une énergie originale, pourquoi pas tout le monde ?
Ici il n’y a pas de cassure brutale, de déclin ou de perte. On poursuit simplement le chemin de sa vie et on ne perd rien à le poursuivre.
On pourrait se demander toutefois si l’idée des âges de la vie est toujours opératoire aujourd'hui. Doit-on continuer à considérer que la vie est une chronologie parfaite, qui va de la naissance à la mort en passant par des stades de maturation divers : adolescence, âge adulte, âge mur, sénescence, etc. ? Alors que de nombreux philosophes souhaitent que nous prenions conscience que nous avons à chaque instant tous les âges, nous sommes à la fois tous les âges de la vie, nous sommes toujours-déjà. Je suis toujours une fillette et je suis en même temps déjà une vieille femme. Notre enfance n’est pas un grenier plein de poussière et d’araignées mais nous travaillons toute notre vie à rejouer, reprendre, retisser tout notre passé. Notre futur change notre passé, sans cesse. Et puis on dit que l’inconscient n’a pas d’âge. Que la partie la plus profonde en nous, l’inconnu qui nous gouverne, n’a pas d’âge.

 


Quelques mots de l'éthique du care
Penser les grandes vieillesses n’est pas de la sentimentalité ou de la morale affairée. C’est plutôt le rappel (parfois déplaisant) que nous dépendons tous des services d’autrui pour satisfaire des besoins primordiaux. La reconnaissance véritable de notre profonde vulnérabilité et du fait que nous sommes irrémédiablement liés les uns aux autres peut changer notre façon de penser les responsabilités sociales. Les théories américaines du care nous rappellent que le monde n’est pas un ensemble d’individus parfaitement autonomes, menant une existence rationnelle et individualiste, mais plutôt un ensemble de personnes prises dans des réseaux de dépendance. L’inclusion d’une éthique du care dans les activités, les intérêts et la vie des citoyens est peut-être la frontière à franchir pour atteindre une vraie démocratie, sans paternalisme, et le plus possible exempte (et consciente) de sa part de sexisme, de jeunisme.

 

Martine Boyer-Weinmann, Vieillir, dit-elle. Une anthropologie littéraire de l'âge, Champ Vallon, 2013.
A quel âge est-on vieille aujourd'hui ? Comment les femmes perçoivent-elles l'effet de seuil du processus ? Si Balzac périmait nos aïeules à trente ans, la réalité perçue par les intéressées s'avère moins tranchée : George Sand septuagénaire encourage son "vieux troubadour" déprimé de Flaubert à patienter jusqu'à ce "plus bel âge de la vie" pour accéder au bonheur. Duras se dit vieille à dix-huit ans, Beauvoir s'étiole dans ses vingt, avant de vivre l'itinéraire à rebours. Leurs cadettes sénescentes confient désormais à leurs journaux intimes l'émoi de leurs reverdies successives et se sentent assez gaillardes pour renouveler leur jouvence jusqu'au marathon final.
Face à la parole des anthropologues, philosophes, gérontologues et autres psychologues, les Femmes écrivains (Beauvoir, Cannone, Cixous, Detambel, Duras, Ernaux, Huston, O'Faolain, Rolin...) libèrent au XXIe siècle une énergétique de crise aux antipodes des idées reçues. Vieillir est bien un art du temps, avec ses ruses, ses foucades et ses têtes à queue turbulents. C'est aussi une affaire de style existentiel et d'intelligence du rapport au monde, auquel l'écriture confère une griffe complice. Le lecteur est convié dans cet essai de gai savoir à une anthropologie littéraire de l'âge au féminin, depuis l'effroi de la première ride jusqu'aux surprises ultimes de la connaissance de soi.
Cf. pp. 133-144, le chapitre intitulé "Le gai savoir du vieillir selon Régine Detambel".


Natalia Tauzia, psychogérontologue

Notes de lecture
A l’instar de La Vieillesse de Simone de Beauvoir dans les années 70, Régine Detambel publie un ouvrage aussi remarquable qu’inclassable chez Actes Sud.
Cette auteur polymorphe, hantée par la vieillesse depuis son expérience professionnelle en maison de retraite, nous a déjà offert dans son œuvre littéraire, et notamment dans l'un de ses premiers romans, paru en 1990, Le long Séjour, un regard lucide à propos de la précarité de l'identité des vieillards en institution.
En attendant la sortie de Noces de chêne chez Gallimard, cet éloge des vieillesses, comme l’indique le sous-titre du Syndrome de Diogène nous invite à un voyage aussi terrible que poétique au cœur de l’essence de l’âge.

L’écriture vive et acérée, nourrie d’une grande érudition, Régine Detambel fait de chaque mot un acte de résistance, une véritable guerre des mots définissant la guerre des corps, la guerre déclarée que notre monde livre au corps vieilli, apparenté au corps malade et ainsi accaparé par le discours médical : "Désormais la vieillesse est officiellement reconnue comme un organe malade du grand corps social."
Ce que la langue fait au vieillissement des corps, voici ce dont elle traite ici, en défaisant avec férocité les représentations et clichés convenus d’une certaine "rhétorique du crépuscule de la vie". Des barbons ridicules de Molière au Géronte victime et malade d'aujourd'hui, on a confisqué les trésors de la vieillesse pour que nous n’en ayons rien à faire, rien à apprendre ni à attendre… juste un âge de déchéance à combattre et retarder. Ainsi s’énumèrent les mots désenchanteurs qui encerclent et étranglent à petits feux "l’être-en-devenir-vieux" que nous sommes tous.

Le vieillard, d’abord mal nommé, peut-il connaître le bonheur ? C’est la question cruciale qui occupe ces belles pages et montre à quel point l’auteur connaît l’intime cœur de la vieillesse, ne se laissant pas berner par les classiques tours d’illusionniste des regards conformant Géronte dans les habits étroits de la morale et de l’infantile. Le vieux qui se cache derrière les apparences rassurantes du papi-mamie propre, aimable, docile et prévoyant, est cette figure de Diogène, accumulant à travers ses déchets un détachement, une sagesse cynique où "aucune loi ne vaut, aucune convention ne tient." L’incurie, la puanteur faisant alors office de rempart protégeant la forteresse assaillie par un réel déchaîné.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, derrière la question du bonheur, celle de la possibilité d’accéder au monde intérieur où se forgent les mythes, les désirs et les rêves, seul terreau valable où peut naître le fragile sentiment de bonheur d’un sujet libre entretenant avec son corps enchaîné au réel un dialogue qui va permettre la traversée des âges et de leurs tempêtes.

Ces pages nous proposent alors une médiation littéraire et artistique, indispensable pour entendre les vieillesses, et poser la question qu’elle, comme Benoîte Groult, osent encore poser : "A quelle bibliothèque confier désormais le destin de l’humanité vieillissante ?" Se défaire d’abord des représentations classiques gérontophobes qui continuent de définir la vieillesse, à la manière d’Aristote. Se détacher aussi et surtout du regard de l’autre, pointe acérée où André Gide voit le costume à endosser pour "assumer son âge". C’est ainsi qu’André Gorz définit le vieillissement, comme destin social. On s’aperçoit, un jour, que l’on a vieilli, lorsqu’un autre nous l’a dit. Le risque sera alors de se perdre dans ce rôle auquel on risque de s’identifier, à force de l’endosser. L’âge vient du dehors, de ce renoncement au changement, aux formes mouvantes où l’histoire d’une vie continue son évolution créatrice, où exister consiste à changer, se créer indéfiniment soi-même. Or lorsque face à la pression sociale on accepte "d’être fini", "défini et borné" une fois pour toutes, l’on commence à mourir à l’étroit dans cette "peau de vieux" que l’on subira comme la célèbre tunique de Nessus enserrant Hercule d’une douleur sans fin. Coupé de ses rêves et désirs pour ne subir que l’affront d’une lente dégradation chaque jour accentuée dans un quotidien rendu immuable et stérile, le vieux reconnu comme tel n’aura au mieux que la possibilité d’inspirer pitié pour qu’on le prenne en charge, chez lui ou en maison de retraite. Là, devenu minéral, il sera difficile de trouver des yeux neufs pour contempler le monde, car tout sera fait pour lui dicter, lui rappeler quel costume on s’attend à le voir endosser. Herman Hesse, dans son Eloge de la vieillesse, nous dit bien que malgré tous les deuils qui le frappent, et au cœur même de ces deuils, l’homme âgé peut et doit encore, pour continuer de se sentir homme, exulter. L’imaginaire qui nourrit le rêve d’immortalité est ce flot continuel venant du dedans, du dehors, où triomphe narcisse à travers la figure du centenaire.

A la recherche de l’être profond en nous, qui n’est pas quelqu’un, mais "la possibilité de faire quelqu’un", Valéry définit la vieillesse comme ce temps où s’éloigne la surprise et où l’on se découvre un seul visage, où la voix de l’enfant risque de se taire en soi, ainsi que la voix du rêve. Subissant constamment la menace pour l’esprit que constitue ce corps soumis à son destin, des auteurs de toutes époques nous parlent du vieillir comme un art.

Et c’est tout le mérite de l’auteur de nous rappeler ces textes précieux où Sénèque, Cicéron, Proust, Hugo, Powys, Hesse, Colette, Giono, ancrent le pari de la vieillesse dans la sensation, cette noble capacité de vivre pour soi, et jouir encore bien tard de l’esprit sans âge, inspiré par "ce devoir moral de jouissance des sens".
Pour Powys, le bonheur ne commence qu’à l’âge de la vieillesse, "une fois la rage de la compétition apaisée". Même la menace si terrible, pour nos idéaux postmodernes, de la dépendance, peut nous permettre de jouir à nouveau des sensations propres au tout-petit, rapproché de la nature où toute vie se contemple, "cette vie dont l’exaltation occasionnelle de l’amour, la religion, la philosophie et l’art n’a été que la captivante et fascinante précognition".
Ainsi les capacités créatives du grand âge, après les amours des démons de midi, des "belles au sang retourné" et de leurs "noces de chêne" sont développées dans le dernier chapitre, "Styles tardifs, vieillir en création".

Vieillir comme un état passager, une humeur, tel est l’enjeu. Hesse dit : "Les êtres qui possèdent des dons et se différencient des autres sont tantôt vieux, tantôt jeunes, comme ils sont tantôt joyeux, tantôt tristes." C’est l’éternelle jeunesse de l’œuvre vantée dans le De senectute. Créer, à tout âge, permet de libérer des possibilités de vie ouvrant l’âme à sa connaissance, susceptibles d’accroître la sensibilité qui ouvre à la jouissance du fait de vivre.
L’œuvre ultime ouvre des espaces de liberté que seule la puissance créatrice du grand âge, libérée des contraintes de la jeunesse, autorise. Les vieux Titien, Turner, Monet, Bonnard, Rembrandt, Goya, Bach et son art de la fugue, Goethe et son Faust, Kant et sa critique du jugement, Chateaubriand et sa vie de Rancé, nous offrent une leçon magistrale de ce "style de vieillesse". C’est une rupture dans le besoin exprimé d’abstraction, la réduction à l’essence des choses et des mots. L’artiste âgé ne s’intéresse ni à la beauté, ni à l’effet produit. Son souci est d’exprimer l’univers, de se rapprocher des fondements de l’humanité comme le sont les mythes, le langage du primitif, de l’archaïque.

L’art et la poésie s’offrent comme un moyen de desserrer l’étreinte où le réel tient le corps vieillissant. Non pas, et c’est toute la force de Régine Detambel de nous le montrer, dans le renoncement vertueux et la sagesse morale, mais dans la passion.
Bazaine nous le rappelle : "Le grand âge d’un peintre n’est pas celui d’une installation confortable dans un monde en chaussons."
Comme le temps n’est pas linéaire, il n’y a pas une mais des vieillesses, comme autant de chemins qu’empruntent des vies où se crée et recrée à l’infini la naissance de l’être. Acculé à être soi, sans pouvoir se fuir, redécouvrir l’altérité qui nous constitue, l’essence profonde du désir et des immortelles jouissances, c’est à cela que nous convie l’œuvre ultime, le défi d’une vieillesse riche de ses misères, créative, où "j’écris depuis ma faiblesse".
C’est cet éloge, d’une intelligence rare et d’une compréhension vive des enjeux du vieillir, que signe Régine Detambel. Nul doute que l’on attend avec impatience Noces de chêne.

 


Louise L. Lambrichs, La Croix, décembre 2008
Noces de chêne
Avec une belle constance Régine Detambel poursuit son œuvre, explorant pli après pli les envers de la vie, celle qu’on n’imagine pas. Est-il si paradoxal de parler ainsi d’une romancière ? C’est qu’il en faut, de l’imagination, pour faire percevoir ce qu’on refuse de concevoir et qui choque la fiction ordinaire. Et plus que de l’imagination, il faut une langue sensible, poétique, en prise avec le monde et la peau passagère qui s’y frotte, menacée toujours de revenir à l’humus d’où naissent et meurent toutes choses.
Poursuivant sa quête d’un monde humain aux prises avec le végétal toujours renaissant, à la fois miracle éphémère et pourriture, ce roman-ci prend l’état de vieillesse à revers des préjugés ordinaires. Taine vieillard aux yeux de la société est intérieurement un jeune fou d’amour pour Maria, plus mort que vif de ne plus la trouver dans la maison de retraite, et qui part à sa recherche. Sûr de la trouver dans sa maison sise au pied du Ventoux, il fugue, manque mourir dans l’aventure, ressuscite sauvé par une autre rencontre, Vitalie, qui ne tue pas son rêve, Maria, même s’il est déjà mort à son insu. La vie jusqu’au bout, forte de ses odeurs, de ses sensations, de ses désirs, c’est cela que met en scène ce beau roman. Et son envers, le monde qui tous les jours vous enterre avant l’heure, la maison de retraite, les sales mots qui désavouent les vieux, les font chuter, les tuent.

 


Christine Ferniot, Lire, octobre 2008
L'amour sans âge
Sur la route du Ventoux, un octogénaire part à la recherche de sa bien-aimée. Un hymne à la vie.
L'année dernière, elle évoquait l'adolescence dans Notre-Dame des Sept Douleurs. Aujourd'hui, c'est sur la vieillesse que Régine Detambel se penche, cet autre moment charnière de l'existence, où l'on n'a plus rien à perdre avant de s'abandonner à la mort. Justement, Maria Seignalet vient de tomber dans l'escalier de secours, un endroit de la maison de retraite où personne ne vient jamais. Après avoir appelé à l'aide, elle va doucement mourir "dans la sobriété d'une agonie sereine". Au-dessus, son ami l'attend, imagine une fugue. Taine a quatre-vingts ans, de l'amour à donner, de la passion à revendre. Ce "mendiant du désir" a tout concentré sur Maria, tout offert à la petite femme maigre comme un fagot. Après avoir tourné dans sa chambre aseptisée, entre la télévision et le repas du soir, il décide de partir à son tour, convaincu qu'elle s'est rendue dans sa maison d'autrefois, du côté du mont Ventoux. Taine n'emporte rien, passe par le trou de la haie, tel un collégien en fuite pour une ultime échappée belle. Mais quelle différence y a-t-il entre ces deux âges de la vie? semble murmurer la narratrice. Si la vieillesse est un tangage, la douleur de l'absence est toujours la même, vive et piquante.
Kinésithérapeute, Régine Detambel connaît bien la fragilité des corps. En 2007, elle a écrit un magnifique Petit éloge de la peau et poursuit sans discontinuer ses voyages épidermiques de livre en livre. Elle trouve les mots justes et troublants pour exprimer la fatigue qui use les visages et ralentit les gestes. Mais toutes ses descriptions ont une incroyable sensualité, mêlant la nature resplendissante de la fin d'été et l'horloge interne de ce vieil homme rattrapé par les années. Elle décrit cette terrible bataille entre le corps et l'esprit, entre la paresse des gestes et le désir toujours vert. Son livre n'est pas sage, il ne prétend jamais expliquer le temps et ses décombres ni le justifier. Il dit que les hommes et les femmes sont vivants jusqu'à la dernière seconde, qu'ils ne se font jamais à l'idée que tout va s'arrêter. Et si certains apprennent peu à peu l'économie et la contemplation, d'autres continuent d'avancer sur la route du Ventoux, à la recherche d'un amour qui les attendra toujours.

 

Dans bon nombre de bibliothèques départementales, j'ai proposé un projet de formation sur une seule journée, dont voici la composition, avec le détail des horaires :

Structure du projet

Matin 10/12h30
10h-11h30 Conférence-débat Comment être senior aujourd'hui ?
11h30-12h30 Atelier Vieillir & Lire (avec des notions d'art-thérapie)

Après-midi 14/16h30
14h-15h30 Conférence-débat Bibliothérapie
15h30-16h30 Café littéraire Les livres de votre vie


Détails du contenu de la journée de formation

10 h/11h30. Conférence-débat Comment être senior aujourd'hui ?
Argumentaire
On ne sait pas grand-chose de la "vieillesse", on ne sait presque rien des super-adultes, on sait seulement, mais sans en avoir encore suffisamment conscience, que ce que nous appelons vieillesse est une chose culturellement construite. Cet âge de la vie a très peu été pensé, sinon sous forme d'images d'Epinal, presque toutes négatives et stéréotypées. Il faut tout reprendre. De quoi sont faites nos représentations de l'adulte âgé ? Sur quels modèles (à renouveler, à repenser) sont-elles construites ? Dans quelle langue, sur quel lexique reposent-elles ? Par conséquent, de quoi nous servons-nous pour appréhender notre propre vieillissement et celui des autres. Et si nous n'avions que des idées reçues sur les vieillesses ?

11h30-12h30. Atelier Vieillir & Lire
Un atelier pratique où seront soulevés les problèmes rencontrés sur le terrain (portage de documents à domicile, accueil des sujets âgés en bibliothèque, pistes à exploiter par les animateurs en maison de retraite…).
Argumentaire
Quel est le rôle de la lecture chez la personne âgée ? Comment améliore-t-elle la mémoire ? Par quels processus devient-elle un acte resocialisant ? Comment fonctionne cette « bibliothérapie » ? Comment faire de la lecture une source d'échanges et de partages ? Exemples d’art-thérapie.
La présence à cet atelier suppose une petite «préparation» en amont : préparer des questions sur des cas concrets, rencontrés dans la pratique.
Cet atelier n’est pas spécifiquement réservé aux publics travaillant en maison de retraite. Il concerne chacun d’entre nous dans son rapport au vieillissement, et dans la perspective de déplacer les normes sociales actuelles.

12h30/14h. PAUSE DEJEUNER

14 h/15h30. Conférence-débat Bibliothérapie
Argumentaire
Le récit — tout récit — a ce pouvoir étonnant, dans les mouvements de la lecture et de l’écriture, d’arracher à soi-même et à sa douleur, en proposant des histoires enveloppantes et du sens toujours renouvelé. Nous avons tous lu d’authentiques romans médicaux, textes qui ont eu sur nous ce pouvoir étrange, parfois indépendant de leurs qualités littéraires, de nous libérer d’une certaine angoisse en nous montrant un autre chemin.
Une exploration des vertus thérapeutiques de la lecture et de l’écriture, sur la base de textes de Colette, Henry Bauchau, Ernest Hemingway, Camille Laurens, Philippe Forest, Marc-Alain Ouaknin, Kenzaburô Oé, Didier Anzieu… Et avec la participation active d’un public toujours riche d’anecdotes et de nouvelles recettes de (sur)vie…

15h30-16h30. Café littéraire Les livres de votre vie
Quels sont ces livres qui tournent la page, qui vous confortent dans l’idée que vous aviez pris un mauvais chemin et qui vous aident à trouver le bon ? Ces livres repères qui vous autorisent ? Ces livres qui vous font écrire ? Rire ? Ces livres du matin, ces livres du soir ? Ces livres sur les livres et ces livres sur la lecture, ces livres qu’on ne finit pas et ces livres infinis ? Et même ces livres qu’on ne lit pas mais qu’on caresse ? Ces livres qui vous donnent accès à vous-mêmes…
La parole est au public !

Bio-bibliographie
Kinésithérapeute et marraine 2008 de la Semaine Bleue, Régine Detambel aborde le vaste et polémique sujet de la vieillesse au cours d'une conférence suivie d'un débat. Une réflexion poussée, étayée par le recueil de nombreux témoignages en milieu institutionnel, l'ont poussée à s'investir dans le problème des vieillesses. L’essai intitulé le Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses (Actes Sud, 2008) pose les enjeux de cette question de société devenue brûlante, tandis que Noces de Chêne (Gallimard, 2008) explore sous la forme romanesque la sexualité encore taboue et décriée du grand âge. Noces de chêne a été sélectionné pour le Prix Chronos / Fondation Nationale de Gérontologie 2010.
Son travail sur la bibliothérapie s’appuie notamment sur Petit éloge de la peau (Folio, 2006), Son corps extrême (Actes Sud, 2011) & Opéra sérieux (Actes Sud, avril 2012), qui aborde la thématique de la voix.

 


Sous l’impulsion de sa directrice, Céline Carrier, la Bibliothèque départementale de Prêt de l'Ain m'a proposé de mener des ateliers de mémoire autour des souvenirs scolaires des personnes âgées de la Maison de retraite de Nantua. J'ai collecté ces souvenirs et les ai réunis dans un ouvrage intitulé L'école des souvenirs (2008), disponible dans le réseau BDP.