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En route avec les écrivains marcheurs !
En route avec les écrivains marcheurs !
La littérature comme trésor d'expériences corporelles intenses : voyage au pays des écrivains marcheurs…

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Présentation Nota Bene

Comment la littérature, longtemps perçue comme immobile, théorique, contemplative, est en fait une clé pour la conscience du corps, un trésor d'expériences corporelles intenses… Une découverte des écrivains voyageurs, de Bruce Chatwin à Michel le Bris, en passant par Jacques Lacarrière, Nicolas Bouvier… 

Argumentaire
MARCHER A L’ECRITURE, ECRIRE EN MOUVEMENT
Les écrivains ne travaillent pas tous dans la posture appliquée de l’écolier assis au pupitre. La position assise commence à avoir quelque chose de torturant. On appelle "verbo-moteurs" ces écrivains-marcheurs qui ont besoin de "marcher leur pensée". Il y a chez eux une foulée magique qui accouche de textes dynamiques, projetant en avant l’écriture. Nietzsche et Giono étaient des marcheurs et non des attablés. Mais Pascal Quignard écrit dans son lit & René Depestre se tient debout face à son lutrin. À chacun sa posture.
Mais tout d’abord, qu’est-ce que la marche pour chacun de nous ?

Cette conférence touche tous les publics curieux de la personnalité des écrivains. Elle développe et explique comment de nombreux auteurs ont renoncé à l’écriture sagement appliquée de l’écolier au pupitre. Les "verbo-moteurs" sont ces écrivains qui ont besoin de "marcher leur pensée". Car il y a un rapport sensoriel direct entre l'énergie des écrivains-marcheurs et cette foulée magique qui accouche de textes dynamiques, projetant en avant l’écriture.

Qu’est-ce qui meut le corps de l'auteur, de l'auteur marcheur (Nietzsche), de l'auteur malade (Queneau, Bernhard), de l'auteur ivre ou drogué ? Où se trouve le corps de l'auteur qui écrit ?
On n’écrit pas avec sa main, ni avec sa tête (Mallarmé, Guyotat)…  Ainsi de mon propre travail d’écriture : "A la main ou à la machine ? Clavier ou papier ? Le matin ou le soir ? Personne encore ne m'a demandé si je travaillais plutôt accroupie ou couchée sur le flanc, ou encore dressée sur le trépied formé de mes épaules et de ma nuque, tête en bas et mollets croisés, comme un yogi. Depuis l'expérience du pupitre scolaire, tous semblent convaincus qu'on ne peut penser et écrire qu'assis. On ne tient guère compte du corps de l'auteur, ramené à la posture de l'élève avachi. Pourtant Nietzsche et Giono étaient des marcheurs et non des attablés. Ils entretenaient un foyer de mouvement dans la région des jambes. Pascal Quignard écrit dans son lit ; René Depestre se tient debout face à son lutrin ; quant à moi, je galope sur mon tapis de course qui sent le caoutchouc brûlé. Je jogge comme un hamster sur cette piste noire qui tourne sous moi. L’écrivain ne va nulle part, certes. Mais il y court. Il vit sur l’aile. Dans l’écriture comme dans le footing, le moi brûlant est la matière."
Cette conférence-débat peut être couplée avec un atelier d'écriture itinérant. Voir Des Bibliothèques traversières dans l'onglet Nota Bene.

Quelques ouvrages innervant cette conférence
Jacques Barozzi, Le goût de la marche, Mercure de France, 2008.
Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2011.
Jean-Louis Hue, L'apprentissage de la marche, Grasset, 2010.
Le Breton (David), Eloge de la marche, Métailié, 2000.
Haruki Murakami, Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, 10/18, 2011.
Philippe Petit, Traité du funambulisme, Actes Sud, 1997.
Victor Segalen, Equipée. Voyage au pays du réel. Préface par Jean Lartigue, Plon, 1929.
Rebecca Solnit, L'art de marcher, Actes Sud, 2004.
Henry-David Thoreau, De la marche, Mille et Une Nuits, 2003.

 


 

 

L'expérience de l'Agglopole d'Aix-en-Provence, mai 2010. Des bibliothèques traversières

A Rognac, à Berre-L’-Etang, à Charleval, nous avons mimé toutes les sortes de voyages humains : les traversées ; le cabotage, qui ne perd jamais de vue la côte ; le périple, comme Ulysse, et, bien entendu, le voyage intérieur, celui qu’on appelle pèlerinage et que les souvenirs viennent étoffer. "Marchécrire" autour de l'étang de Berre, voyager dans sa tête et dans le temps, parler d'exil avec les lecteurs de la bibliothèque de Rognac et quelques autres promenades furent notre lot, ce printemps-là. En voici quelques échos.

Qu’est-ce que l’exil ?
L’exil, est-ce un état d'âme, une façon d'être ? De nombreux écrivains, qui ont volontairement quitté leur pays, sans savoir si ce serait à tout jamais, en ont fait une arme littéraire et une manière de se tenir éveillés face au monde et ses habitudes molles. Ces figures tutélaires, qui ont su prendre tant de distance face au vide creusé par l’absence de leur première terre, ont-elles su aider les gens simples, les enfants qui, désespérés, déchirés, ont dû franchir les frontières ou les mers, chassés par l'autorité, le nationalisme, toutes sortes de haine, et vomis par l'Histoire, « l'Histoire avec sa grande hache ». Pris dans ses tourbillons, il en ont partagé tous les remous, seuls ou en famille, en ont subi tous les naufrages, et en parlent encore aujourd’hui comme d’un déchirement, d’une plaie vive, sans cesse réactivée, dont ils essaient toujours de comprendre le sens, en classant leurs souvenirs de valises entassées, de désœuvrement et de vague à l'âme, de regrets d'un ailleurs parfois indéfini. Parfois un livre les a accompagnés dans lequel ils se sont recroquevillés, en position de lecteur, qui est parfois bien souvent une position foetale, confiante. Mais, le plus souvent, ce qui leur a tenu lieu de littérature de voyage, c’étaient tout bonnement leurs souvenirs d’enfance, les couleurs, les odeurs, les amis qu’ils venaient en train de quitter, dont la mémoire parlaient encore en eux.
C’est ainsi que, lovés dans la coquille protectrice des fauteuils orange de la médiathèque de Rognac, j’ai retrouvé une quinzaine de ces lecteurs exilés, archétypes de déracinés, rejetons de familles « excentriques », de ceux qui furent ballottés sur la Méditerranée et qui s'interrogent encore sur tout le bien et tout le mal que cela fait à un corps, à un esprit, de vivre déraciné, expatrié, dans un malentendu identitaire permanent, et sur la place qui leur échoit dans leur pays d’adoption ou d’élection : qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Pour qui racontent-ils les souvenirs morcelés de l’autre pays, celui d’avant la traversée ? Italiens, Marocains, Laotiens, Siciliens, Français de Tunisie égarés à un carrefour de confusions et d'exclusions, et dont la langue française, à défaut de la terre, tiennent lieu d'identité, se regardent dans un miroir brisé, dont la faille passe entre le lieu de leur naissance et leur nouvelle terre de référence. Leurs propos sont une main tendue au-dessus des frontières, qui me rappellent ces vers de Paul Celan : « Ne sommes-nous pas debout / sous un même vent traversier ? / Nous sommes étrangers. » Celan était un poète juif né dans la province de Bucovine, qui faisait partie de l'Autriche-Hongrie, avant d'être attribuée à la Roumanie en 1919 puis occupée par les Russes en 1939, mais c'est en langue allemande qu'écrivit ce poète de nulle part, c’est-à-dire dans la langue même de ses bourreaux nazis. Depuis la « mort de Dieu », sous sommes tous des exilés dans un monde sans centre.

Traverser l’Atlantique
Sans doute parce qu’il est une constante humaine, les écrits et les témoignages de l’exil que contiennent les rayonnages d’une honnête bibliothèque, viennent de tous les peuples et de tous les continents : du monde latino-américain, du monde méditerranéen, des diasporas, de l’ancien rideau de fer…, autant d'expériences où se dessine la quête essentielle de l'« étrange-je » (selon Edmond Jabès). Mais, pour autant, tous les exils ne se ressemblent pas. Tous ne sont pas redoutables.
Parmi les plus grands écrivains mondiaux, les auteurs d'Amérique latine, de langue espagnole, n'ont jamais vraiment craint l'exil. En Argentine, par exemple, celui des hommes et femmes de lettres est presque une tradition. L’« argentinité » serait l'art de n'être nulle part. Pourtant aucun exil n’est affaire de mode, n’est tout à fait et intégralement volontaire. Je veux dire que, même artiste, on ne s’exile pas pour le plaisir et pour la grandeur de la chose, mais sans doute on transforme, après-coup, en aubaine, un foudroyant traumatisme de départ.
Et pourtant, les lecteurs de la bibliothèque, lovés dans leurs fauteuils orange, n’ont rien à envier aux intellectuels artistes de l’Amérique latine qui déclarent ne pas descendre du singe, mais seulement du bateau, car, comme eux, ils ont acquis une souplesse du vivre et un goût du voyage absolument confondants. S'ennuient-ils dans l'ambiance provinciale, ils s'en vont vivre ailleurs quelque temps. Respirent-ils mal au bord de l’eau, ils filent dans les hautes terres, un peu comme Mario Vargas Llosa va vivre successivement à Paris, à Barcelone, à Londres, et partage désormais son temps entre le Pérou et l'Angleterre ! En vérité, le monde leur appartient. Toutefois, il serait imprudent d'enfermer tous les exilés dans quelque catégorie, car il n'y a pas d'exilés typiques, il n'y a que des formes d’exils, différemment vécues, selon les êtres. Mais toujours l’errance de surface se double d'un parcours souterrain, intérieur, comme si tout voyage se doublait forcément d’une introspection, que la nostalgie et la quête du paradis perdu mènent à la baguette. Pour ceux qui sont partis enfants, la chose est encore plus insidieuse, car, ce jour-là, ils ont quitté à la fois une terre et un temps, chassés, dans un même mouvement, de l’enfance et son vert paradis, et débarquant autre, comme à l’issue d’une cérémonie d’initiation tribale.

Mémoires de Méditerranée
La langue française est-elle un pays, un territoire ? Les écrivains d’outre-Méditerranée semblent entretenir avec elle des rapports de fascination-répulsion. Au célèbre « la langue française est ma patrie » d'un Gabriel Audisio, entraînant avec lui la totalité des écrivains pieds-noirs – d'Elissa Rhaïs à Albert Memmi – farouchement identifiés à la France par la langue, répond le non moins fameux « la langue française est mon exil » de Malek Haddad et avec lui de bon nombre de francophones des ex-colonies. Mieux qu'aucun autre, sans doute, l'écrivain turc Nedim Gürsel saura le dire avec « les mots de l'exil » : « Je suis traversé dans ma vie quotidienne par la langue française qui me hante ; [...] ce lieu d'exil par excellence commence à structurer mes phrases [...] alors que je continue d'écrire en turc. » Nedim Gürsel a pris pour thème la nostalgie et l'écriture pour refuge. Il est vrai qu'en arabe Occident se dit Maghreb ou « territoire de l'exil », celui-là même où l'Islam s'éloigna du lieu de sa naissance.

De l’écriture comme un asile
Martin Winckler, romancier-médecin aujourd’hui exilé au Québec par le mandarinat parisien, est né en 1955 à Alger et à partir de 1961, l’âge de la lecture, il a suivi ses parents dans leur exode en Israël, puis en France où ils s’ancrèrent à Pithiviers, ancien lieu de transit vers les camps de la mort. Enfant puis adolescent solitaire, Martin lisait immobile pendant des journées entières et découvrait les immenses réserves amazoniennes de l’intériorité. Nous sommes nombreux à avoir usé et abusé de l’hospitalité de la lecture, de son caractère englobant, maternant. La peau des livres a toujours été accueillante aux exilés.
La Canadienne Nancy Huston, née à Calgary en 1953, a gagné Paris à vingt ans. Mais cet exil qui aurait dû être provisoire, « un exil joyeusement choisi, sortes de vacances studieuses, a gonflé et s'est emparé de toute ma vie, de tout mon être. (…) ‘Quand est-ce que vous rentrerez chez vous ? — Mais, jamais.' Quel chez-moi ? Pourquoi l'arbitraire lieu de ma naissance aurait-il des droits sur mes désirs actuels ? Pourquoi n'inventerais-je pas mes propres racines ? Je ne crois pas au déterminisme nationaliste. (…) En m'expatriant, j'ai peut-être eu l'impression de faire quelque chose d'original. Mais vingt ans plus tard, je m'aperçois que c'était là un geste éminemment canadien : traverser l'Atlantique, tout lâcher, tourner la page, apprendre une nouvelle langue, refaire sa vie, s'inventer une existence à partir de zéro — c'était exactement ce qu'avaient fait mes ancêtres. »
Georges Semprun, cet adolescent qui connut les camps d’internement nazi, débarque un beau jour, étudiant, au quartier latin. Mais son accent était tel que la boulangère du boulevard Saint-Michel, méfiante, le chassa de la communauté. Alors, pour réparer l’affront, Semprun lisait. Il dit qu’André Gide fut sa terre d’asile. Rien d’étonnant alors à ce que tous ces jeunes exilés, moqués, raillés, insultés, n’aient vu dans l’écriture ou la lecture la maison d’habitation, le substitut du corps maternel, cette toute première demeure dont la nostalgie persiste probablement toujours.
L’Argentine Silvia Baron Supervielle a décidé, à un moment, de tout risquer, en vouant son avenir d’écrivain à une langue qui n’était pas sa langue maternelle. L’influence de la patrie et de la langue maternelle, elle l’a soudain considérée comme une intimité dangereuse, contre laquelle il était nécessaire de réagir. Pour elle, il est souhaitable, voire nécessaire, qu’un écrivain connaisse de l’intérieur au moins deux langues différentes, puisqu’une vie de soleil, de pluie et amis, n’est pas exactement une vie de sun, de books et de friends, ou plutôt de sol, de libro, et d’amigo. Il faut qu’une autre langue illumine d’un lointain ailleurs ce qui constitue le moi et son univers. Une langue étrangère révèle aussi l’incapacité de notre propre langue à rendre compte du réel. Pour cette raison, Silvia Baron Supervielle s’est soumise à « l’épreuve de l’étranger ». Car deux choses (au moins) manquent à une langue qui n’est pas la nôtre : l’histoire et la mémoire. Alors pourquoi Silvia Baron Supervielle abandonne-t-elle cette richesse pour une langue pour elle apparemment sans racines. Tout simplement parce qu’en se défaisant de la mémoire de sa langue maternelle, elle signale le danger pour l’écrivain de la familiarité avec une langue. On peut se sentir tellement chez soi dans sa propre langue et dans le monde que cette langue pénètre, illumine, adoucit, qu’on oublie ce qu’est l’écriture en vérité. En prenant garde à la familiarité des mots, on peut enfin sentir l’étrangeté de la langue.

Mon corps quand je parle
Mais qu’arrive-t-il quand on écrit dans une langue étrangère ? Qu’arrive-t-il au moi, disant des mots étrangers ? Etranges ? Comment le corps lui-même réagit-il à cet exil, à ce transfert ? Car le corps joue dans la langue et c’est cette expérience que nous avons cherché à faire à Berre et Charleval, en faisant marcher ce corps, en le soumettant au rythme binaire de la promenade. Depuis l’expérience du pupitre scolaire, tous semblent convaincus qu’on ne peut penser et écrire qu’assis, ramené à la posture de l’élève avachi. Pourtant Nietzsche et Giono étaient des marcheurs et non des attablés. Ils entretenaient un foyer de mouvement dans la région des jambes. La marche a constitué le métronome primitif de l’art. La vitesse moyenne de la musique, le mouvement que l’on nommait jadis andante et que nous appelons allegro moderato, est mesuré par le tempo di marcia (100 à 120 à la minute). Au commencement étaient les pleureuses : balancements du corps, manoeuvres articulatoires des gémissements. Au commencement étaient les poèmes confiés à la mémoire musculaire des lèvres, des palais, des gorges, des diaphragmes. Les rhapsodes, dans leurs improvisations, à la fois attendues et créatrices, les endeuillés, les enfants, tous se balançaient. On se balançait, les mouvements du corps soutenant les tours de la langue.
Le corps de l’auteur : les poumons, le diaphragme, la gorge, la cavité buccale, les muscles de la langue, certes, mais aussi les cuisses et le périnée et les triceps et toute la clique athlétique. L’homme bat. L’auteur bat parce que ses principaux organes, ses bras, ses jambes, ses yeux, ses oreilles, lui ont été données par paires. L’homme balance. L’auteur se régularise en rythmes. Dans la récitation, dans l’épopée, était engagé le corps entier. Mais dans la phase moderne de l’écriture le risque est que jouent seulement des mouvements infimes de l’œil, de la main, de l’oreille, au lieu des amples mouvements des membres et du corps. C’est le style manuel ! Les écrivains dactylographes finissent par ne plus penser qu’avec le bout de leurs doigts… Pas de spiritualité sans la fête des muscles. Ecrire, c’est jouer à grimper l’escalier quatre à quatre. Enfant, tout le bonheur résidait dans les cuisses. Rimbaud aussi était un marcheur : « Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers… » Les cent pas, le va-et-vient, et surtout, être assis le moins possible. Montaigne a engendré le Nietzsche péremptoire, qui se moquait des culs de plomb : « Seules les pensées qui vous viennent en marchant ont de la valeur. » Julien Gracq aussi fut un adepte de la marche comme adjuvant à un traitement mécanique de la phrase, « une espèce de blutage » : « La phrase (…) à la fin de la promenade – tournée et retournée le long du chemin – s’est débarrassée souvent de son poids mort. En la comparant au retour avec celle que j'ai laissée écrite, je m’aperçois quelquefois qu’il s’est produit des élisions heureuses, un tassement, une sorte de nettoyage. »
Le mot est une foulée. Les cent pas, le va-et-vient, et surtout, être assis le moins possible. Nietzche assurait qu’il ne faut ajouter foi à une idée qui ne serait pas venue en plein air, alors qu’on se meut librement. « Il faut que les muscles eux aussi célèbrent une fête. » L’écriture vient aux cerveaux oxygénés. Un texte est sans assise. Il n’a jamais de base stable. Un texte n’aurait d’existence que sous trois formes, et toutes mobiles : à l’état de composition quand on le rumine et le fabrique ; à l’état de diction ou de lecture ; à l’état martelé, par la course ou par le battoir des femmes, c’est du pareil au même.

Expéditions miniatures
A Rognac, à Berre-L’-Etang, à Charleval, nous avons mimé toutes les sortes de voyages humains : les traversées ; le cabotage, qui ne perd jamais de vue la côte ; le périple, comme Ulysse, et, bien entendu, le voyage intérieur, celui qu’on appelle pèlerinage et que les souvenirs viennent étoffer. A Rognac, ce fut le voyage intérieur ; à Berre, nous aurions pu entamer le périple d’Ulysse, autour de cette Méditerranée en miniature qu’est l’étang, le long de ces mini-émirats que figure l’oléoduc, mais nous avons choisi de parcourir à pied un court trajet aller-retour, traversée dans laquelle le point de départ et le point d’arrivée coïncident. J’espérais que le moment où l’on allait se retourner pour prendre le chemin du retour fonctionnerait comme un déclencheur, une prise de conscience soudaine de la valeur des changements de points de vue dans l’écriture. Une chose ne se donne pas de la même manière selon qu’on la regarde d’ici ou bien de là. Je souhaitais jouer sur ces micro-dépaysements pour déclencher le besoin d’écrire. Et ce fut parfois le cas : le clocher de Berre, fulgurant dans son artificielle blancheur, la simplicité abyssale d’une fenêtre ouverte, les reflets sur les écailles d’une muge surprirent plus d’un participant à l’atelier d’écriture itinérant. Tandis qu’à Charleval, nous avons rejoué le périple d’Ulysse, avec le cimetière en lieu et place de telle île, avec les poubelles en guise de Cyclopes, avec le garage Porsche comme lieu d’accastillage, et des haltes entre chacune de ces îles comme si l’écriture valait respiration et reconstitution des forces.

Journal du dehors
C’est la lecture d’Annie Ernaux qui m’a conduite à proposer un atelier itinérant dans un lieu qui a priori n’a rien de singulier, un paysage familier (l’étang de Berre), des rues ordinaires (celles de Charleval). Au fond, qu’est-ce que j’attendais de cette collection d’instantanés de la vie quotidienne collective, de cette écriture photographique du réel ? Annie Ernaux y a répondu, de la même manière que les participants de l’atelier : « Il n’y a pas de hiérarchie dans les expériences que nous avons du monde. La sensation et la réflexion que suscitent les lieux ou les objets sont indépendantes de leur valeur culturelle et l’hypermarché offre autant de sens et de vérité humaine que la salle de concert. (…) Et je suis sûre maintenant qu’on se découvre soi-même davantage en se projetant dans le monde extérieur que dans l’introspection du journal intime — lequel, né il y a deux siècles, n’est pas forcément éternel. Ce sont les autres, anonymes côtoyés dans le métro, les salles d’attente, qui, par l’intérêt, la colère ou la honte dont ils nous traversent, réveillent notre mémoire et nous révèlent à nous-mêmes. »
On se prépare au spectaculaire, au sublime, mais on n’est jamais prêt à tenir compte du simple et du banal, d’où leur pouvoir sur nous !

Retour à la bibliothèque
Ce que je fais en bibliothèque : je m’anime. Je m’anime en donnant des conférences-débats sur des thèmes divers, je propose des ateliers d’écriture, des cafés littéraires où je donne la parole aux lecteurs sur des sujets intimes. De quelque côté que l’on se place – écrivain, lecteur, participant, animateur –, goûter aux animations en bibliothèque, qui viennent revivifier l’intime, c’est comme boire de l’eau de mer qui rend la soif toujours plus folle, une eau euphorisante, hallucinogène, enivrante, hypnotique, excitante. C’est que les animations révèlent à chacun une faculté exceptionnelle, qu’il faut croire d’ordinaire enfouie, et que tous peuvent voir à l’œuvre sur eux-mêmes : ils étaient des dormants et là, il faut se rendre à l’évidence, le mort se révèle soudain comme vivant. L’exaltation est absolue. Chaque sursaut de l’animation fait tressaillir et boire ce qui était immobile et sec, dans la tête et dans l’existence. Les silences engloutissants de la vie, ces blancs, ces ignorances, ces dessiccations, les voilà interrompus et pour longtemps désamorcés par un temps de présence aux autres qui vaut un long signal de remémoration, de régénération. L’amour, l’admiration, la colère, l’humour, le respect, la sincérité, la curiosité même et surtout le jeu, reviennent enfin héler l’intime. « Nous n’avions donc pas perdu le monde », disent certains avec des soupirs de soulagés. Ils reviendront puisque la bibliothèque animée est une souple dépendance, une emprise active. Sans compter l’influence mobilisatrice des voix (celles du public, celles des invités...), qui donnent à tous un sentiment d’appartenance et d’unité. Ce sont donc les métaphores de nos échanges qui donnent accès aux émotions. Le corps est touché. J’agite le langage du corps rudimentaire, d’avant la parole, et c’est ce corps que je vise, qui ranime tout un vécu vivant, nous permet de relier les espaces morcelés et les temps étagés de notre expérience psychique, de les mettre en résonance. Je donne des mots à la chair. Je veux qu’on quitte ce lieu avec le sentiment d’une unité retrouvée, un sentiment de plénitude et de félicité.
Un écrivain n’est pas une personne publique. Je suis un petit moulin à sel qui sécrète de l’intime, comme dans ce conte fameux du moulin tombé au fond de la mer et qui continue de tourner, et de produire du sel, et qui ne risque pourtant pas d’en saturer le monde, tant il est vide, ce monde ! Animer cum grano salis. Ranimer la bibliothèque avec un grain de sel.

Régine Detambel ©