Fictions

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Le vélin
Régine Detambel
Le vélin
Julliard

Date de parution : 1993
ISBN : 2260010261
Format : 20,1 X 13,2 cm
182 pages

13,57 €
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Présentation Presse Traduction

Joachim – les Mosellans disent Jochem – est né en Lorraine, sur la frontière où la France et l’Allemagne, chacune à son tour, s’établissent et veulent vaincre. Là, il y a des mines de charbon, du fer, des filons douloureux et salissants, des crassiers et des drames souterrains. Les hommes ont les poumons scintillants de poussière. Les vaches lèchent des blocs de sel gemme. Mais l’enfant né ne vivra pas un jour entier. Comme saint Nicolas le fit des glaneurs, sa sœur le ressuscitera pour qu’il l’accompagne sur les routes de l’exode…


Du côté de l'auteur
J’ai dédié ce livre aux miens, qui vivent sur la frontière. Je suis née à Saint-Avold. Je me souviens des cimetières américains, des champs qui n’étaient pas déminés, des Malgré-nous, des histoires de frontière, du patois que parle ma famille paternelle. J’ai aussi dédié ce livre à tous ceux dont on veut extirper la langue, sous prétexte d’harmonie. Et je me souviens que cette histoire est née exactement le jour où j’ai appris que le vélin, ce beau papier, était à l’origine un parchemin fait de peau de veau mort-né. Encore le lien entre la mort et l’écriture qui rend la vie…

Extrait
 "Un grand repos serait nécessaire après ces heures pleines. Il faudrait ôter le matelas perdu et le jeter, à quatre hommes, sur le fumier. Ensuite, les poules se blesseraient aux ailes pour ne pas perdre une seule goutte du sang de naissance. Elles se disputeraient, jusqu’à la plaie, le sel délicieux et ces eaux riches dont les accouchements imbibent le matelas. D’ailleurs, les poules sont mauvaises et corrompues. Plus tard, après avoir accusé les mouches bleues, avant d’incriminer l’haleine des truies, je les soupçonnerais, elles, les poules, le coq roux et vert, la pintade aux ailes rondes, d’avoir contaminé mon frère en approchant trop près de lui leur langue pointue, leurs ongles jaunes, leur bec marron de purin et leurs narines taillées dans la corne.
De toute cela, je me souviens, et des muscles de ma mère qui poussa mon frère dans le monde. Je l’ai vu, et j’éprouve le remords d’avoir regardé si longuement. J’aurai besoin de mille ans pour recouvrer mon équilibre.
Les premiers cris dont ma mémoire s’est chargée immédiatement se scindent en trois registres : l’un, grave et bas, module son rythme et demande à être suivi : la sage-femme agenouillée, c’est-à-dire l’annonciatrice. Le second a l’élan de l’instinct : ma mère endurante. Le cri troisième, c’est mon frère qui le souffle. Il a soif après ce chemin. Son crâne, sans suture et sans poil, a rouvert le passage entre les os pénibles où je m’étais traînée pour scruter, moi aussi, la lumière, pour profiter enfin de la chaleur sèche et cesser de me confire.

Mon frère naissait. Au même moment, j’avais dix ans. C’était le jour de sa naissance à lui, le jour de mon anniversaire à moi. Les années pourraient se répéter et toujours dix d’entre elles rassembleraient leurs forces, s’arc-bouteraient entre nous. Et quand il mourrait, l’anniversaire de sa naissance et celui de sa mort se confondraient, au point de se chevaucher. Il faut bien se rappeler que mon frère vécut un seul jour. Il regarda le matin et le soir, mais il n’eut pas connaissance de la nuit. D’où la confusion de ces anniversaires. J’ai dix ans et un frère, ce matin.

Au même instant, mais ailleurs que dans cette chambre où l’on respire du talc, c’est la guerre, lourde, profonde et tellement bien étroitement lacée. Nous avons encore du bois à brûler, des granges pleines de blé sain et d’avoine, du lait à profusion. Mais on trouve déjà des ruines de maisons connues. J’ai compté cinq cuillères à moka, dressées entre les briques d’un mur écroulé. Et Frantz, malgré l’interdiction imprimée dans le journal, ses parents l’avaient lue, encadrée, Frantz a croqué les bonbons empoisonnés que les soldats distribuent. La frontière est une vieille clôture limée jusqu’à la corde. Elle est tombée. Et nous, qui vivions en elle, nous sommes maintenant des animaux égarés. Ce matin, dans la glace, j’ai regardé ma langue parler allemand. Ensuite, ma langue a parlé français. Et ma bouche s’est tordue différemment et parfois mes dents cliquetaient. J’eus conscience d’être une vache noire avec de larges taches blanches. Je me rappelai les funérailles de Frantz, qui avait mangé ces bonbons emballés. Naturellement, je compris que la France et l’Allemagne étaient des visages de pierre usée, qui ne possédaient ni langue ni oreilles, ni aucune corde vocale. Je compris que la France luttait contre l’invasion d’une Allemagne sans traits. L’Allemagne nous détestait, la France nous haïssait, et elles voulaient, toutes deux, faire de nous des décombres, parce que notre haleine parlait sa propre langue, ni allemande ni française, mais la langue de notre famille, avec la voix de la Moselle."





François Mathieu, Révolution, 26 août 1993
Mémoires des petites formes
La forme adoptée par Régine Detambel permet une plénitude momentanée, celle qu’en d’autres lieux que le livre l’on exige d’un tableau. Le lecteur est délicieusement amené à parcourir le projet d’une œuvre mémorial, familiale certes mais ethnographique, sûrement…



René de Ceccatty, Le Monde, 10 septembre 1993

L’invention de la vie
S’il est vrai que tout livre cherche à conjurer la mort, Régine Detambel est avec Le Vélin, au cœur du projet romanesque…



Christophe Kantcheff, Politis, 2 au 8 septembre 1993
Le frère de cœur, un petit miracle de Régine Detambel
De brèves scènes évocatrices, des phrases courtes, le tout en trente petits chapitres dont l’énumération des titres donne un sommaire à la Perec…



André Rollin, Le Canard enchaîné, 15 septembre 1993
Veaux, vaches… pigeon vole !
Beau comme ce roman de Régine Detambel, sorte de velours sombre strié de rouge. Une écriture noire comme illuminée…



Bertrand de Saint-Vincent, Le Quotidien de Paris, 29 septembre 1993

Detambel, Rouaud : les écrivains sont silencieux
Elle a un style, une écriture et un sens de la douleur…



Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 29 septembre 1993
Cet autre qui tient registre
Au moyen de traits tranchants, Régine Detambel compose trente tableaux hantés par la figure imaginaire d’un frère survivant à sa propre mort…



Gérard-Humbert Goury, Biba, octobre 1993

Le Vélin
Cette romancière puissante refuse les bluettes et s’affirme comme la plus douée de sa génération…



Jacques Bens, La Quinzaine littéraire, 1er au 15 octobre 1993

Des gens meurtris
Chacun sait que les passions contenues sont les plus efficaces ("Elle est morte, adieu Perdican" est plus bouleversant que tout un chœur de pleureuses). D’autre part, on ne peut ignorer l’immense affection que Régine Detambel porte à ses personnages, et qui traverse tous ses livres, même si elle a choisi de ne pas nous l’agiter sous le nez.



Impact Médecin , 19 octobre 1993

Mon petit frère est mort
Le style concis, le vocabulaire simple nous montrent, sur fond de guerre, comment un enfant mort peut devenir un acteur incontournable d’une existence. Un grand livre fait de petites choses…
 

Allemagne
Velin, Gollenstein Verlag, Blieskastel, 1998.
Aus dem Französischen von Heide Werner

Suède
Jochem, Albert Bonniers Förlag, Stockholm, 1995.
Översättning av Katja Waldén